Homélie de Mgr Mathieu Rougé lors de la messe de la Marche de Saint-Joseph 2026, le samedi 21 mars 2026, en l’église Saint-Sulpice
1. Chers amis, il règne dans la Parole de Dieu ce soir une atmosphère nocturne : nuit du sommeil du prophète Nathan et de sa difficulté à percevoir ce qu’il doit dire au roi David de la part du Seigneur ; nuit de la foi d’Abraham qui « espère contre toute espérance » ; nuit du sommeil de Joseph et de son incompréhension de ce qui a surgi en Marie et de ce qui survient en conséquence dans sa propre vie. En dépit de la joie et de la lumière qui nous rassemblent, cette atmosphère nocturne rejoint toutes les nuits que, d’une manière ou d’une autre, nous avons à traverser : nuit d’un monde bouleversé par les violences de la guerre ; nuit des remises en cause de la dignité humaine, avec en particulier les menaces en ce temps d’atteinte portée au plein respect de la vie humaine fragilisée jusqu’à son terme ; nuit de toutes les transformations du monde qui peuvent susciter notre inquiétude pour l’avenir ; nuit des épreuves personnelles traversées par les uns ou les autres et qui ont peut-être déterminé tel ou tel à se mettre en route pour cette journée de pèlerinage. Mais voici que la nuit n’a pas le dernier mot : dans sa nuit même, Nathan a reçu un message clair pour le roi David et l’avenir de sa maison ; dans son espérance éprouvée, Abraham a fait l’expérience de la fidélité de Dieu à sa promesse ; dans la nuit de Nazareth, comme bientôt dans la nuit de Bethléem, Joseph a découvert que ce qui semblait obscurcir sa route était en réalité un appel inouï à coopérer à l’œuvre de Dieu lui-même en vue du salut du monde entier. Les nuits du monde et des cœurs, nos nuits, sont traversées par la lumière du Seigneur. Vous connaissez le mot d’Edmond Rostand : « c’est dans la nuit qu’il est beau de croire à la lumière ».
2. Comment la lumière traverse-t-elle la nuit ? Grâce à la Parole de Dieu qui touche et éclaire le plus profond des cœurs. Les nuits que nous traversons constituent toujours une invitation à nous mettre à l’écoute de Seigneur avec une attention renouvelée. Il ne s’agit pas pour moi de faire ici de la publicité pour la « randonnée biblique » du diocèse de Nanterre ! Nous avons en effet entrepris une lecture accompagnée de l’intégralité de la Bible en quatre ans, pour que le maximum de fidèles et de chercheurs de Dieu, catéchumènes ou futurs catéchumènes en particulier, découvrent ou redécouvrent les trésors de lumière, de vie, d’espérance et de paix contenus dans les Saintes Ecritures. D’une manière ou d’une autre, nous sommes tous appelés à laisser la Parole de Dieu renouveler la profondeur de nos cœurs et de nos vies. C’est cela qui nous permettra de faire face aux violences et aux remises en cause contemporaines sans faiblir ni nous durcir. Alors même que nos vies sont tirées vers l’extérieur en particulier par le règne des écrans omniprésents, alors même que nous vivons dans un environnement de plus en plus technologique et numérisé, nous sommes appelés – Léon XIV, qui a choisi son nom de pape précisément pour situer sa mission dans le contexte de la révolution numérique, le souligne souvent – à un investissement de surcroît dans la vie spirituelle et les relations humaines profondes. C’est sur ce chemin notamment que nous avons à accueillir, accompagner et intégrer tous ensemble catéchumènes et néophytes : vous y avez réfléchi aujourd’hui dans la perspective d’un concile provincial destiné à amplifier l’élan dont nous sommes en ce temps les témoins émerveillés.
3. Que peut produire la Parole de Dieu dans nos vies si nous l’accueillons en profondeur ? Comme en Joseph, le don de la justice. « Joseph était un homme juste », nous enseigne l’évangile, d’une justice à la fois profondément humaine et qui dépasse la compréhension et les seules capacités humaines. Être humainement juste c’est rendre à chacun ce qui lui revient, c’est prendre soin de chacun en fonction de ses besoins, ce qui est particulièrement important pour la vie conjugale, familiale, professionnelle. Mais la justice à laquelle Dieu nous appelle, tout en assumant la justice humaine, la dépasse : elle nous appelle à la miséricorde sans cesse à nouveau offerte, à la prise en compte de la vocation ultime des personnes, à une espérance plus forte que toutes les désespérances puisque dans la foi nous savons que l’œuvre de Dieu est en train de s’accomplir. Être juste, c’est respecter profondément tous ceux auprès de qui nous vivons ; être juste, c’est ne jamais transformer un adversaire en ennemi ; être juste, c’est ne jamais désespérer de qui que ce soit ; être juste, c’est persévérer dans la force du témoignage sans céder à la tentation du repli ou de la dureté ; être juste, c’est exprimer les vérités qui nous sont confiées sans jamais les détacher de l’amour qui ne nous est pas moins confié ; être juste, c’est recevoir de Dieu, la force de lui ressembler puisque nous avons été créés à son image et recréés par Jésus son Fils, le Juste par excellence.
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Chers amis, nos nuits et les nuits du monde constituent paradoxalement des occasions de nous ouvrir plus profondément aux lumières de la Parole de Dieu pour avancer sur le chemin de la justice. J’imagine que vous avez encore le souvenir de cet après-midi lumineux du 8 mai dernier : la première apparition du pape Léon XIV à la loggia de la basilique Saint-Pierre de Rome, donnant précisément ce témoignage de justice, de détermination sereine, en fils de saint Augustin et en serviteur d’une paix « désarmée et désarmante », désarmante parce que désarmée. Puis-je vous confier que je rêvais d’un pape qui s’appellerait Léon, en pensant à saint Léon-le-Grand, le pape de la réponse aux invasions barbares du Vème siècle par l’équilibre, la solidité et la communion de la foi en Jésus-Christ, vrai Dieu et vrai homme ? Puissions-nous tous enraciner en ce temps notre justice et la force paisible de notre témoignage partagé dans la profondeur de notre foi en Jésus-Christ Seigneur et Sauveur !
+ Matthieu Rougé
Evêque de Nanterre