
En ce jour où nous célébrons St Joseph, il nous faut nous réapproprier la figure paternelle de Joseph que Dieu sest choisi pour guider son Fils selon la chair, sur la route de son humanité. Nous le savons, et même nous en faisons lamère expérience, la figure du père est aujourdhui déconsidérée. La crise de la paternité touche notamment tant de jeunes élevés dans des familles monoparentales, dans des foyers disloqués. Père absent, père disqualifié, plus « grand frère » que figure dautorité ; on se trouve aussi dans un contexte de pluri-paternité, cest-à-dire de pluralité des références paternelles entre le père qui engendre, celui qui éduque, celui qui nous a abandonnés, celui qui nous a adoptés par nécessité (en plus de notre mère) La crise de la paternité découle de cette multiplication des références paternelles, et du fait, également, de lérosion du mariage, cest-à-dire dun socle bien établi, la fidélité dune alliance ente un homme et une femme. La multiplication des divorces, des séparations, des unions conjugales incertaines et à durée déterminée, des nouvelles formes de parentalité, sans oublier la promotion de lunion entre personnes de même sexe conduisent à laffaissement de la figure paternelle. Et même de la virilité masculine. Un sociologue, Walter Hollstein qui a étudié la question de la paternité aujourdhui, souligne lémergence des « softies », cest-à-dire les hommes mous, mièvres, incertains, qui vivent une crise permanente didentité, se laissent porter et entretenir par la société sans pouvoir contribuer à la transformer. « Le softy, lhomme mou, nest pas créatif. Il nest pas seulement un partenaire sans vigueur pour la femme mais il est socialement frappé de stérilité. De lui némane aucune énergie, nulle vitalité, nulle innovation ». Le softy est un contre-exemple de paternité responsable. La crise de la paternité a un effet cumulatif dune génération à lautre. Qui na pas eu un vrai père, aura plus de difficulté à assumer dans lavenir sa mission paternelle. Pour être père, il faut dabord avoir été fils. Quelle est la vocation dun père ? Le père, cest lui qui nomme lenfant, comme le rappelle lEvangile. Nommer, cest lappeler à vivre à partir de la communion damour qui lie un homme et une femme, le père et la mère. Nommer, cest désigner quelquun comme une personne spécifique, unique au monde, indispensable. Sinon, on tombe dans lindistinct, dans le « tohu bohu » (pour reprendre une image biblique) cest-à-dire le chaos, la confusion. Nommer, cest rattacher un être à une lignée, à une antécédence, à une généalogie, à une mémoire, à des racines. Pour savoir où aller, il faut savoir doù lon vient. Nommer, cest donner une identité, une vocation, une mission. Par la nomination, lindividu anonyme devient une personne. La seule parole qui jaillit des lèvres de Joseph dans lEcriture, cest une parole de nomination, de désignation. « Tu lui donneras le nom de Jésus », lui avait indiqué en songe lange du Seigneur (Mt, 1, 21) La mission du père, cest de nommer, mais aussi de faire vivre, de faire grandir, dinitier. Le père nest pas un expert. La paternité nest pas un métier. Elle ne repose pas sur une technique. Elle est un compagnonnage. Elle sapprend avec le temps. La transmission paternelle se réalise par osmose, par exemplarité, par capillarité. Le père transmet un art de vivre. Toute paternité se fonde sur un principe éducatif qui est celui de lautorité. Le père préside parce quil précède. Il transmet ce quil a lui-même reçu, acquis par expérience, ce quil a traversé et intériorisé au fil du temps. Le père est un médiateur. On ne peut être père si on nest pas dabord époux, si lon na pas un conjoint sans lequel la conception dun enfant est impossible. Sans cet être, qui est la femme, qui le complète et en même temps, qui le limite, le père ne peut transmettre la vie, se prolonger par une descendance. Sans la mère, le père est également vite démuni pour assumer sa tâche éducative. Je pense à ces papas désarçonnés par les cris du nourrisson quils tiennent entre leurs bras et dont lultime recours pour calmer les sanglots de leur progéniture consiste à appeler au secours la maman. Toute paternité séprouve dans la limite de soi, et la nécessité dun autre, lépouse, la mère, que ce soit la conception de la vie, que ce soit léducation des enfants Et la première mission du père, cest de dire, de rappeler, à son tour, à son enfant le sens de la limite et des interdits, lui enseigner quil nest pas le tout du monde, quil nest pas seul au monde, quil nest pas sa propre origine. Tout être humain est lié à dautres. Le rôle des parents est dapprendre à leurs enfants à habiter les limites de leur corps, de leurs ressources, déduquer à lhumilité du quotidien. La tentation de tout être humain est de se prendre pour Dieu, de prendre la place de Dieu « La rive est la chance dun fleuve pour quil en devienne pas marécage ». De même, nos limites sont la condition de notre substance. Elles nous maintiennent et nous protègent. Elles sont une grâce. Mais notre tentation commune depuis lorigine est de les transgresser : de rêver à la fois à lillimité et à lindépendance, de nous affranchir de toute règle, en même temps pour sauto-suffire et pour envahir les autres. Ce rêve est un mythe et devient vite cauchemar. Nous ne pouvons pas exister par nous-mêmes. Nous avons besoin des autres pour advenir à notre humanité. Nous avons besoin de la nature pour subsister. Le rôle du père est déduquer au sens de linterdépendance, de laltérité, au sens de la famille, de découvrir le lien vital avec dautres personnes différentes de nous, avec des parents, des frères et des surs. Et ces liens sont constitutifs de notre croissance : – lien avec la culture par la connaissance, en acquérant un savoir qui nous devance et qui nous épargne de tout réapprendre par nous-mêmes. – Lien par le travail en étant associé avec dautres, complémentaires de nous-mêmes, en maitrisant des techniques éprouvées par dautres avant nous, afin de trouver notre place dans la société. La responsabilité éducative du père est aussi de rappeler la loi, la règle, les codes, les langages qui nous établissent dans la correspondance et la communication et la relation avec les autres et avec le monde. A contrario, une société sans père est une société « sans repères », inapte au dialogue et à la rencontre. St Joseph introduisit son enfant adoptif à sa judaïté, aux us et coutumes de son temps, comme le souligne la Présentation de Jésus au Temple et le Recouvrement. Il apprit à Jésus le métier de charpentier. On pourrait dire que si Marie accueillit Jésus dans son corps virginal, Joseph, lui, introduisit Jésus dans le corps social. Lun et lautre participèrent ainsi en toute humilité et chacun à sa place, au mystère de lIncarnation. Comme le souligne lépisode du recouvrement au Temple de Jérusalem, la mission de tout père est daider lenfant à dépasser la relation chaude, courte, protectrice, sécuritaire, fusionnelle davec le sein maternel pour lui donner daccéder à la vie sociale, à la « patrie » qui, au sens étymologique, vient du mot « père ». Lautorité du père est une autorité de service. Dans la suite de mai 1968, on a assisté à une dévalorisation des figures dautorité. « Il est interdit dinterdire », disait-on. Je pense aux vers de Prévert : « Notre Père qui êtes aux Cieux . restez-y ! ». On ne retenait de lautorité que les abus de pouvoir, une image castratrice. Au « père », on substituait le « paire », à « la paternité, la parité ». Quelle erreur ! Quel drame ! Car le refus ou le déni de paternité conduit à limpossibilité de la fraternité. La vocation paternelle est de rendre possible, de rendre fécond la mixité humaine au sein de la famille : les frères et surs séprouvent différents, tout en se sachant liés les uns aux autres par une même origine. Dans la famille, on est en dette les uns avec les autres. Ainsi la fraternité familiale rejaillit sur toute la société. Lexercice pratique de la devise républicaine fraternité, se déploie à partir de la famille et grâce à la paternité. Inversement, la crise de la paternité et donc de la fraternité, impacte lourdement sur le vivre ensemble. Elle est au point de départ de toute crise sociale, de toute fracture sociale, de toute discrimination, de lindividualisme, du chacun pour soi. Et pour nous, chrétiens, la fraternité familiale a pour horizon la charité universelle, la charité éternelle, le Ciel. Nommer, faire vivre, initier, la mission du Père est également de bénir. On trouve dans lEcriture et lhistoire des patriarches (qui sont, au sens étymologique, des pères dans la foi) tant de traces de ces bénédictions : Abraham, Jacob, Moïse A un certain moment, le père sefface lorsque son enfant parvient à sa propre hauteur. La liberté de lenfant fait face à celle de son père pour assumer son destin propre. « Il faut quil grandisse et que moi, je diminue », dira Jean le Baptiste. Lenfant, devenu adulte, se découvre alors, pour le père, comme un frère. Ainsi le père se retire peu à peu pour que son fils (sa fille) devienne sujet de son histoire. Joseph sest ainsi retiré sobrement, délicatement, humblement de la scène évangélique. Il laisse toute la place au Christ, comme un jour le Christ laissera toute la place à lEglise, tout en habitant en elle. La dérive dune paternité mal assumée serait de maintenir sa progéniture dans linfantilisation, dassujettir et de se servir de ceux que lon doit servir. Captation dhéritage. Car tout enfant, ultimement, appartient à Dieu. Il y aurait un manque de chasteté si lon voulait retenir lautre pour soi, le ramener à soi pour lui interdire de vivre sa vie à lui. De ce point de vue il y a dans toute paternité une dimension sacrificielle, comme le montre Abraham qui offre son fils Isaac en holocauste : donner sa vie pour donner la vie, mourir à soi-même dans lunique souci que Celui qui est né de notre chair, non seulement survive au-delà de soi-même, mais soffre lui-même à Dieu, soit à Dieu pour toujours. Chaque paternité est un passage à témoin. Elle renvoie au-delà delle-même, elle renvoie à la paternité divine. La tradition spirituelle invoque St Joseph, comme « lombre du Père céleste ». Il en est la trace, certes limitée, imparfaite, mais néanmoins exemplaire. Dieu a choisi pour son Fils un père, Joseph, qui soit son empreinte, qui parle de Lui ; qui en soit lécho, figure dun Dieu Père sur la route des hommes. La paternité est ainsi à la fois héritage (elle vient de Dieu le Père) et promesse (elle nous prépare à le rencontrer dans léternité). Mémoire et prophétie. Etre père nest pas seulement un fait biologique ou culturel, mais une vocation spirituelle qui se développe au fur et à mesure quon la pratique. Pour accéder à la paternité éternelle de Dieu par qui tout a été fait, pour y entrer de plain-pied par son Fils Jésus, il nous faut faire appel à Joseph, lhumble charpentier de Nazareth, il nous faut pénétrer dans le mystère de son acquiescement à la volonté de Dieu, dans sa fidélité, sa prudence, son courage, sa foi, son silence. Pour aller au Christ, il nous faut consentir de passer par ceux quil sest choisis et qui portent encore pour nous la mémoire, lhaleine de la présence divine. Monseigneur Dominique Rey – Évêque du Diocèse de Fréjus-Toulon le 21 mars 2015 à Cotignac