
Avec la Lettre Apostolique Patris corde (avec un cur de père), François rappelle le 150e anniversaire de la proclamation de saint Joseph comme Patron de lÉglise universelle. À cette occasion, une «année spéciale saint Joseph» se tiendra du 8 décembre 2020 au 8 décembre 2021.
Note du Pape François, citée dans le renvoi n°10 de sa lettre apostolique : Tous les jours, depuis plus de quarante ans, après les Laudes, je récite une prière à saint Joseph tirée dun livre français de dévotions des années 1800, de la Congrégation des Religieuses de Jésus et Marie, qui exprime dévotion, confiance et un certain défi à saint Joseph : « Glorieux Patriarche saint Joseph dont la puissance sait rendre possibles les choses impossibles, viens à mon aide en ces moments dangoisse et de difficulté. Prends sous ta protection les situations si graves et difficiles que je te recommande, afin qu’elles aient une heureuse issue. Mon bien-aimé Père, toute ma confiance est en toi. Qu’il ne soit pas dit que je tai invoqué en vain, et puisque tu peux tout auprès de Jésus et de Marie, montre-moi que ta bonté est aussi grande que ton pouvoir. Amen ».
LETTRE APOSTOLIQUE
PATRIS CORDE
DU SAINT-PÈRE FRANÇOIS
À LOCCASION DU 150ème ANNIVERSAIRE
DE LA DÉCLARATION DE SAINT JOSEPH
COMME PATRON DE LÉGLISE UNIVERSELLE
Avec un cur de père : Cest ainsi que Joseph a aimé Jésus, qui est appelé dans les quatre Évangiles « le fils de Joseph ».[1]
Les deux évangélistes qui ont mis en relief sa figure, Matthieu et Luc, racontent peu, mais bien suffisamment pour le faire comprendre, quel genre de père il a été et quelle mission lui a confiée la Providence.
Nous savons quil était un humble charpentier (cf. Mt 13, 55), promis en mariage à Marie (cf. Mt 1, 18 ; Lc 1, 27) ; un « homme juste » (Mt 1, 19), toujours prêt à accomplir la volonté de Dieu manifestée dans sa Loi (cf. Lc 2, 22.27.39), et à travers quatre songes (cf. Mt 1, 20 ; 2, 13.19.22). Après un long et fatiguant voyage de Nazareth à Bethléem, il vit naître le Messie dans une étable, parce quailleurs « il ny avait pas de place pour eux » (Lc 2, 7). Il fut témoin de ladoration des bergers (cf. Lc 2, 8-20) et des Mages (cf. Mt 2, 1-12) qui représentaient respectivement le peuple dIsraël et les peuples païens.
Il eut le courage dassumer la paternité légale de Jésus à qui il donna le nom révélé par lange : « Tu lui donneras le nom de Jésus, car cest lui qui sauvera son peuple de ses péchés » (Mt 1, 21). Comme on le sait, donner un nom à une personne ou à une chose signifiait, chez les peuples antiques, en obtenir lappartenance, comme lavait fait Adam dans le récit de la Genèse (cf. 2, 19-20).
Quarante jours après la naissance, Joseph, avec la mère, offrit lEnfant au Seigneur dans le Temple et entendit, surpris, la prophétie de Siméon concernant Jésus et Marie (cf. Lc 2, 22-35). Pour défendre Jésus dHérode, il séjourna en Égypte comme un étranger (cf. Mt 2, 13-18). Revenu dans sa patrie, il vécut en cachette dans le petit village inconnu de Nazareth en Galilée doù, il était dit, « quil ne surgit aucun prophète » et « quil ne peut jamais en sortir rien de bon » (cf. Jn 7, 52 ; 1, 46) , loin de Bethléem, sa ville natale, et de Jérusalem où se dressait le Temple. Quand, justement au cours dun pèlerinage à Jérusalem, ils perdirent Jésus âgé de douze ans, avec Marie ils le cherchèrent angoissés et le retrouvèrent dans le Temple en train de discuter avec les docteurs de la Loi (cf. Lc 2, 41-50).
Après Marie, Mère de Dieu, aucun saint na occupé autant de place dans le Magistère pontifical que Joseph, son époux. Mes prédécesseurs ont approfondi le message contenu dans les quelques données transmises par les Évangiles pour mettre davantage en évidence son rôle central dans lhistoire du salut : le bienheureux Pie IX la déclaré « Patron de lÉglise Catholique »,[2] le vénérable Pie XII la présenté comme « Patron des travailleurs »,[3] et saint Jean Paul II comme « Gardien du Rédempteur ».[4] Le peuple linvoque comme « Patron de la bonne mort ».[5]
Par conséquent, à loccasion des 150 ans de sa déclaration comme Patron de lÉglise Catholique faite par le bienheureux Pie IX, le 8 décembre 1870, je voudrais comme dit Jésus que « la bouche exprime ce qui déborde du cur » (cf. Mt 12, 34), pour partager avec vous quelques réflexions personnelles sur cette figure extraordinaire, si proche de la condition humaine de chacun dentre nous. Ce désir a mûri au cours de ces mois de pandémie durant lesquels nous pouvons expérimenter, en pleine crise qui nous frappe, que « nos vies sont tissées et soutenues par des personnes ordinaires, souvent oubliées, qui ne font pas la une des journaux et des revues ni napparaissent dans les grands défilés du dernier show mais qui, sans aucun doute, sont en train décrire aujourdhui les évènements décisifs de notre histoire : médecins, infirmiers et infirmières, employés de supermarchés, agents dentretien, fournisseurs de soin à domicile, transporteurs, forces de lordre, volontaires, prêtres, religieuses et tant dautres qui ont compris que personne ne se sauve tout seul. [ ] Que de personnes font preuve chaque jour de patience et insufflent lespérance, en veillant à ne pas créer la panique mais la co-responsabilité! Que de pères, de mères, de grands-pères et de grands-mères, que denseignants montrent à nos enfants, par des gestes simples et quotidiens, comment affronter et traverser une crise en réadaptant les habitudes, en levant le regard et en stimulant la prière! Que de personnes prient, offrent et intercèdent pour le bien de tous ».[6] Nous pouvons tous trouver en saint Joseph lhomme qui passe inaperçu, lhomme de la présence quotidienne, discrète et cachée, un intercesseur, un soutien et un guide dans les moments de difficultés. Saint Joseph nous rappelle que tous ceux qui, apparemment, sont cachés ou en « deuxième ligne » jouent un rôle inégalé dans lhistoire du salut. À eux tous, une parole de reconnaissance et de gratitude est adressée.
1. Père aimé
La grandeur de saint Joseph consiste dans le fait quil a été lépoux de Marie et le père adoptif de Jésus. Comme tel, il « se mit au service de tout le dessin salvifique », comme laffirme saint Jean Chrysostome.[7]
Saint Paul VI observe que sa paternité sest exprimée concrètement dans le fait « davoir fait de sa vie un service, un sacrifice au mystère de lincarnation et à la mission rédemptrice qui y est jointe ; davoir usé de lautorité légale qui lui revenait sur la sainte Famille pour lui faire un don total de soi, de sa vie, de son travail ; davoir converti sa vocation humaine à lamour domestique dans la surhumaine oblation de soi, de son cur et de toute capacité damour mise au service du Messie germé dans sa maison ».[8]
En raison de son rôle dans lhistoire du salut, saint Joseph est un père qui a toujours été aimé par le peuple chrétien comme le démontre le fait que, dans le monde entier, de nombreuses églises lui ont été dédiées. Plusieurs Instituts religieux, Confréries et groupes ecclésiaux sont inspirés de sa spiritualité et portent son nom, et diverses représentations sacrées se déroulent depuis des siècles en son honneur. De nombreux saints et saintes ont été ses dévots passionnés, parmi lesquels Thérèse dAvila qui ladopta comme avocat et intercesseur, se recommandant beaucoup à lui et recevant toutes les grâces quelle lui demandait ; encouragée par son expérience, la sainte persuadait les autres à lui être dévots.[9]
Dans tout manuel de prière, on trouve des oraisons à saint Joseph. Des invocations particulières lui sont adressées tous les mercredis, et spécialement durant le mois de mars qui lui est traditionnellement dédié.[10]
La confiance du peuple en saint Joseph est résumée dans lexpression « ite ad Joseph » qui fait référence au temps de la famine en Égypte quand les gens demandaient du pain au pharaon, et il répondait : « Allez trouver Joseph, et faites ce quil vous dira » (Gn 41, 55). Il sagit de Joseph, le fils de Jacob qui par jalousie avait été vendu par ses frères (cf. Gn 37, 11-28) et qui selon le récit biblique est devenu par la suite vice-roi dÉgypte (cf. Gn 41, 41-44).
En tant que descendant de David (cf. Mt 1, 16.20), la racine dont devait germer Jésus selon la promesse faite à David par le prophète Nathan (cf. 2 S 7), et comme époux de Marie de Nazareth, saint Joseph est la charnière qui unit lAncien et le Nouveau Testament.
2. Père dans la tendresse
Joseph a vu Jésus grandir jour après jour « en sagesse, en taille et en grâce, devant Dieu et devant les hommes » (Lc 2, 52). Tout comme le Seigneur avait fait avec Israël, « il lui a appris à marcher, en le tenant par la main : il était pour lui comme un père qui soulève un nourrisson tout contre sa joue, il se penchait vers lui pour lui donner à manger » (cf. Os 11, 3-4).
Jésus a vu en Joseph la tendresse de Dieu : « Comme la tendresse du père pour ses fils, la tendresse du Seigneur pour qui le craint » (Ps 103, 13).
Joseph aura sûrement entendu retentir dans la synagogue, durant la prière des Psaumes, que le Dieu dIsraël est un Dieu de tendresse,[11] quil est bon envers tous et que « sa tendresse est pour toutes ses uvres » (Ps 145, 9).
Lhistoire du salut saccomplit en « espérant contre toute espérance » (Rm 4, 18), à travers nos faiblesses. Nous pensons trop souvent que Dieu ne sappuie que sur notre côté bon et gagnant, alors quen réalité la plus grande partie de ses desseins se réalise à travers et en dépit de notre faiblesse. Cest ce qui fait dire à saint Paul : « Pour mempêcher de me surestimer, jai reçu dans ma chair une écharde, un envoyé de Satan qui est là pour me gifler, pour empêcher que je me surestime. Par trois fois, jai prié le Seigneur de lécarter de moi. Mais il ma déclaré : « Ma grâce te suffit, car ma puissance donne toute sa mesure dans la faiblesse » » (2 Co 12, 7-9).
Si telle est la perspective de léconomie du salut, alors nous devons apprendre à accueillir notre faiblesse avec une profonde tendresse.[12]
Le Malin nous pousse à regarder notre fragilité avec un jugement négatif. Au contraire, lEsprit la met en lumière avec tendresse. La tendresse est la meilleure manière de toucher ce qui est fragile en nous. Le fait de montrer du doigt et le jugement que nous utilisons à lencontre des autres sont souvent un signe de lincapacité à accueillir en nous notre propre faiblesse, notre propre fragilité. Seule la tendresse nous sauvera de luvre de lAccusateur (cf. Ap 12, 10). Cest pourquoi il est important de rencontrer la Miséricorde de Dieu, notamment dans le Sacrement de la Réconciliation, en faisant une expérience de vérité et de tendresse. Paradoxalement, le Malin aussi peut nous dire la vérité. Mais sil le fait, cest pour nous condamner. Nous savons cependant que la Vérité qui vient de Dieu ne nous condamne pas, mais quelle nous accueille, nous embrasse, nous soutient, nous pardonne. La Vérité se présente toujours à nous comme le Père miséricordieux de la parabole (cf. Lc 15, 11-32) : elle vient à notre rencontre, nous redonne la dignité, nous remet debout, fait la fête pour nous parce que « mon fils que voilà était mort, et il est revenu à la vie ; il était perdu, et il est retrouvé » (v. 24).
La volonté de Dieu, son histoire, son projet, passent aussi à travers la préoccupation de Joseph. Joseph nous enseigne ainsi quavoir foi en Dieu comprend également le fait de croire quil peut agir à travers nos peurs, nos fragilités, notre faiblesse. Et il nous enseigne que, dans les tempêtes de la vie, nous ne devons pas craindre de laisser à Dieu le gouvernail de notre bateau. Parfois, nous voudrions tout contrôler, mais lui regarde toujours plus loin.
3. Père dans lobéissance
Dieu a aussi révélé à Joseph ses desseins par des songes, de façon analogue à ce quil a fait avec Marie quand il lui a manifesté son plan de salut. Dans la Bible, comme chez tous les peuples antiques, les songes étaient considérés comme un des moyens par lesquels Dieu manifeste sa volonté.[13]
Joseph est très préoccupé par la grossesse incompréhensible de Marie : il ne veut pas « laccuser publiquement »[14] mais décide de « la renvoyer en secret » (Mt 1, 19). Dans le premier songe, lange laide à résoudre son dilemme : « Ne crains pas de prendre chez toi Marie, ton épouse, puisque lenfant qui est engendré en elle vient de lEsprit Saint ; elle enfantera un fils, et tu lui donneras le nom de Jésus, car cest lui qui sauvera son peuple de ses péchés » (Mt 1, 20-21). Sa réponse est immédiate : « Quand Joseph se réveilla, il fit ce que lange du Seigneur lui avait prescrit » (Mt 1, 24). Grâce à lobéissance, il surmonte son drame et il sauve Marie.
Dans le deuxième songe, lange demande à Joseph : « Lève-toi ; prends lenfant et sa mère, et fuis en Égypte. Reste là-bas jusquà ce que je tavertisse, car Hérode va rechercher lenfant pour le faire périr » (Mt 2, 13). Joseph nhésite pas à obéir, sans se poser de questions concernant les difficultés quil devra rencontrer : « Il se leva dans la nuit, il prit lenfant et sa mère et se retira en Égypte, où il resta jusquà la mort dHérode » (Mt 2, 14-15).
En Égypte, Joseph, avec confiance et patience, attend lavis promis par lange pour retourner dans son Pays. Le messager divin, dans un troisième songe, juste après lavoir informé que ceux qui cherchaient à tuer lenfant sont morts, lui ordonne de se lever, de prendre avec lui lenfant et sa mère et de retourner en terre dIsraël (cf. Mt 2, 19-20). Il obéit une fois encore sans hésiter : « Il se leva, prit lenfant et sa mère, et il entra dans le pays dIsraël » (Mt 2, 21).
Mais durant le voyage de retour, « apprenant quArkélaüs régnait sur la Judée à la place de son père Hérode, il eut peur de sy rendre. Averti en songe, et cest la quatrième fois que cela arrive il se retira dans la région de Galilée et vint habiter dans une ville appelée Nazareth » (Mt 2, 22-23).
Lévangéliste Luc rapporte que Joseph a affronté le long et pénible voyage de Nazareth à Bethléem pour se faire enregistrer dans sa ville dorigine, selon la loi de recensement de lempereur César Auguste. Jésus est né dans cette circonstance (cf. Lc 2, 1-7) et il a été inscrit au registre de lEmpire comme tous les autres enfants.
Saint Luc, en particulier, prend soin de souligner que les parents de Jésus observaient toutes les prescriptions de la Loi : les rites de la circoncision de Jésus, de la purification de Marie après laccouchement, de loffrande du premier-né à Dieu (cf. 2, 21-24).[15]
Dans chaque circonstance de sa vie, Joseph a su prononcer son « fiat », tout comme Marie à lAnnonciation, et comme Jésus à Gethsémani.
Dans son rôle de chef de famille, Joseph a enseigné à Jésus à être soumis à ses parents (cf. Lc 2, 51), selon le commandement de Dieu (cf. Ex 20, 12).
Dans la vie cachée de Nazareth, Jésus a appris à faire la volonté du Père à lécole de Joseph. Cette volonté est devenue sa nourriture quotidienne (cf. Jn 4, 34). Même au moment le plus difficile de sa vie, à Gethsémani, il préfère accomplir la volonté du Père plutôt que la sienne,[16] et il se fait « obéissant jusquà la mort [ ] de la croix » (Ph 2, 8). Cest pourquoi lauteur de la Lettre aux Hébreux conclut que Jésus « apprit par ses souffrances lobéissance » (5, 8).
Il résulte de tous ces événements que Joseph « a été appelé par Dieu à servir directement la personne et la mission de Jésus en exerçant sa paternité. C’est bien de cette manière qu’il coopère dans la plénitude du temps au grand mystère de la Rédemption et qu’il est véritablement ministre du salut ».[17]
4. Père dans laccueil
Joseph accueille Marie sans fixer de conditions préalables. Il se fie aux paroles de lAnge. « La noblesse de son cur lui fait subordonner à la charité ce quil a appris de la loi. Et aujourdhui, en ce monde où la violence psychologique, verbale et physique envers la femme est patente, Joseph se présente comme une figure dhomme respectueux, délicat qui, sans même avoir linformation complète, opte pour la renommée, la dignité et la vie de Marie. Et, dans son doute sur la meilleure façon de procéder, Dieu laide à choisir en éclairant son jugement ».[18]
Bien des fois, des évènements dont nous ne comprenons pas la signification surviennent dans notre vie. Notre première réaction est très souvent celle de la déception et de la révolte. Joseph laisse de côté ses raisonnements pour faire place à ce qui arrive et, aussi mystérieux que cela puisse paraître à ses yeux, il laccueille, en assume la responsabilité et se réconcilie avec sa propre histoire. Si nous ne nous réconcilions pas avec notre histoire, nous ne réussirons pas à faire le pas suivant parce que nous resterons toujours otages de nos attentes et des déceptions qui en découlent.
La vie spirituelle que Joseph nous montre nest pas un chemin qui explique, mais un chemin qui accueille. Cest seulement à partir de cet accueil, de cette réconciliation, quon peut aussi entrevoir une histoire plus grande, un sens plus profond. Semblent résonner les ardentes paroles de Job qui, à linvitation de sa femme à se révolter pour tout le mal qui lui arrive, répond : « Si nous accueillons le bonheur comme venant de Dieu, comment ne pas accueillir de même le malheur » (Jb 2, 10).
Joseph nest pas un homme passivement résigné. Il est fortement et courageusement engagé. Laccueil est un moyen par lequel le don de force qui nous vient du Saint Esprit se manifeste dans notre vie. Seul le Seigneur peut nous donner la force daccueillir la vie telle quelle est, de faire aussi place à cette partie contradictoire, inattendue, décevante de lexistence.
La venue de Jésus parmi nous est un don du Père pour que chacun se réconcilie avec la chair de sa propre histoire, même quand il ne la comprend pas complètement.
Ce que Dieu a dit à notre saint : « Joseph, fils de David, ne crains pas » (Mt 1, 20), il semble le répéter à nous aussi : « Nayez pas peur ! ». Il faut laisser de côté la colère et la déception, et faire place, sans aucune résignation mondaine mais avec une force pleine despérance, à ce que nous navons pas choisis et qui pourtant existe. Accueillir ainsi la vie nous introduit à un sens caché. La vie de chacun peut repartir miraculeusement si nous trouvons le courage de la vivre selon ce que nous indique lÉvangile. Et peu importe si tout semble déjà avoir pris un mauvais pli et si certaines choses sont désormais irréversibles. Dieu peut faire germer des fleurs dans les rochers. Même si notre cur nous accuse, il « est plus grand que notre cur, et il connaît toutes choses » (1Jn 3, 20).
Le réalisme chrétien, qui ne rejette rien de ce qui existe, revient encore une fois. La réalité, dans sa mystérieuse irréductibilité et complexité, est porteuse dun sens de lexistence avec ses lumières et ses ombres. Cest ce qui fait dire à lapôtre Paul : « Nous savons quavec ceux qui laiment, Dieu collabore en tout pour leur bien » (Rm 8, 28). Et saint Augustin ajoute : « même en ce qui est appelé mal (etiam illud quod malum dicitur) ».[19] Dans cette perspective globale, la foi donne un sens à tout évènement, heureux ou triste.
Loin de nous, alors, de penser que croire signifie trouver des solutions consolatrices faciles. La foi que nous a enseignée le Christ est, au contraire, celle que nous voyons en saint Joseph qui ne cherche pas de raccourcis mais qui affronte les yeux ouverts ce qui lui arrive en en assumant personnellement la responsabilité.
Laccueil de Joseph nous invite à accueillir les autres sans exclusion, tels quils sont, avec une prédilection pour les faibles parce que Dieu choisit ce qui est faible (cf. 1 Co 1, 27). Il est « père des orphelins, justicier des veuves » (Ps 68, 6) et il commande daimer létranger.[20] Je veux imaginer que, pour la parabole du fils prodigue et du père miséricordieux, Jésus se soit inspiré des comportements de Joseph (cf. Lc 15, 11-32).
5. Père au courage créatif
Si la première étape de toute vraie guérison intérieure consiste à accueillir sa propre histoire, cest-à-dire à faire de la place en nous-mêmes y compris à ce que nous navons pas choisi dans notre vie, il faut cependant ajouter une autre caractéristique importante : le courage créatif, surtout quand on rencontre des difficultés. En effet, devant une difficulté on peut sarrêter et abandonner la partie, ou bien on peut se donner de la peine. Ce sont parfois les difficultés qui tirent de nous des ressources que nous ne pensons même pas avoir.
Bien des fois, en lisant les Évangiles de lenfance, on se demande pourquoi Dieu nest pas intervenu de manière directe et claire. Mais Dieu intervient à travers des évènements et des personnes. Joseph est lhomme par qui Dieu prend soin des commencements de lhistoire de la rédemption. Il est le vrai miracle par lequel Dieu sauve lEnfant et sa mère. Le Ciel intervient en faisant confiance au courage créatif de cet homme qui, arrivant à Bethléem et ne trouvant pas un logement où Marie pourra accoucher, aménage une étable et larrange afin quelle devienne, autant que possible, un lieu accueillant pour le Fils de Dieu qui vient au monde (cf. Lc 2, 6-7). Devant le danger imminent dHérode qui veut tuer lEnfant, Joseph est alerté, une fois encore en rêve, pour le défendre, et il organise la fuite en Égypte au cur de la nuit (cf. Mt 2, 13-14).
Une lecture superficielle de ces récits donne toujours limpression que le monde est à la merci des forts et des puissants. Mais la bonne nouvelle de lÉvangile est de montrer comment, malgré larrogance et la violence des dominateurs terrestres, Dieu trouve toujours un moyen pour réaliser son plan de salut. Même notre vie semble parfois à la merci des pouvoirs forts. Mais lÉvangile nous dit que, ce qui compte, Dieu réussit toujours à le sauver à condition que nous ayons le courage créatif du charpentier de Nazareth qui sait transformer un problème en opportunité, faisant toujours confiance à la Providence.
Si quelquefois Dieu semble ne pas nous aider, cela ne signifie pas quil nous a abandonnés, mais quil nous fait confiance, quil fait confiance en ce que nous pouvons projeter, inventer, trouver.
Il sagit du même courage créatif démontré par les amis du paralytique qui le descendent par le toit pour le présenter à Jésus (cf. Lc 5, 17-26). La difficulté na pas arrêté laudace et lobstination de ces amis. Ils étaient convaincus que Jésus pouvait guérir le malade et « comme ils ne savaient par où lintroduire à cause de la foule, ils montèrent sur le toit et, à travers les tuiles, ils le descendirent avec sa civière, au milieu, devant Jésus. Voyant leur foi, il dit : Homme, tes péchés te sont remis » (vv. 19-20). Jésus reconnaît la foi créative avec laquelle ces hommes ont cherché à lui amener leur ami malade.
LÉvangile ne donne pas dinformations concernant le temps pendant lequel Marie, Joseph et lEnfant restèrent en Égypte. Cependant, ils auront certainement dû manger, trouver une maison, un travail. Il ne faut pas beaucoup dimagination pour remplir le silence de lÉvangile à ce propos. La sainte Famille a dû affronter des problèmes concrets comme toutes les autres familles, comme beaucoup de nos frères migrants qui encore aujourdhui risquent leur vie, contraints par les malheurs et la faim. En ce sens, je crois que saint Joseph est vraiment un patron spécial pour tous ceux qui doivent laisser leur terre à cause des guerres, de la haine, de la persécution et de la misère.
À la fin de chaque événement qui voit Joseph comme protagoniste, lÉvangile note quil se lève, prend avec lui lEnfant et sa mère, et fait ce que Dieu lui a ordonné (cf. Mt 1, 24 ; 2, 14.21). Jésus et Marie sa Mère sont, en effet, le trésor le plus précieux de notre foi.[21]
On ne peut pas séparer, dans le plan du salut, le Fils de la mère, de celle qui « avança dans son pèlerinage de foi, gardant fidèlement lunion avec son Fils jusquà la croix ».[22]
Nous devons toujours nous demander si nous défendons de toutes nos forces Jésus et Marie qui sont mystérieusement confiés à notre responsabilité, à notre soin, à notre garde. Le Fils du Tout-Puissant vient dans le monde en assumant une condition de grande faiblesse. Il se fait dépendant de Joseph pour être défendu, protégé, soigné, élevé. Dieu fait confiance à cet homme, comme le fait Marie qui trouve en Joseph celui qui, non seulement veut lui sauver la vie, mais qui soccupera toujours delle et de lEnfant. En ce sens, Joseph ne peut pas ne pas être le Gardien de lÉglise, parce que lÉglise est le prolongement du Corps du Christ dans lhistoire, et en même temps dans la maternité de lÉglise est esquissée la maternité de Marie.[23] Joseph, en continuant de protéger lÉglise, continue de protéger lEnfant et sa mère, et nous aussi en aimant lÉglise nous continuons daimer lEnfant et sa mère.
Cet Enfant est celui qui dira : « Dans la mesure où vous lavez fait à lun de ces plus petits de mes frères, cest à moi que vous lavez fait » (Mt 25, 40). Ainsi chaque nécessiteux, chaque pauvre, chaque souffrant, chaque moribond, chaque étranger, chaque prisonnier, chaque malade est lEnfant que Joseph continue de défendre. Cest pourquoi saint Joseph est invoqué comme protecteur des miséreux, des nécessiteux, des exilés, des affligés, des pauvres, des moribonds. Et cest pourquoi lÉglise ne peut pas ne pas aimer avant tout les derniers, parce que Jésus a placé en eux une préférence, il sidentifie à eux personnellement. Nous devons apprendre de Joseph le même soin et la même responsabilité : aimer lEnfant et sa mère ; aimer les Sacrements et la charité ; aimer lÉglise et les pauvres. Chacune de ces réalités est toujours lEnfant et sa mère.
6. Père travailleur
Le rapport avec le travail est un aspect qui caractérise saint Joseph et qui est mis en évidence depuis la première Encyclique sociale, Rerum novarum, de Léon XIII. Saint Joseph était un charpentier qui a travaillé honnêtement pour garantir la subsistance de sa famille. Jésus a appris de lui la valeur, la dignité et la joie de ce que signifie manger le pain, fruit de son travail.
A notre époque où le travail semble représenter de nouveau une urgente question sociale et où le chômage atteint parfois des niveaux impressionnants, y compris dans les nations où pendant des décennies on a vécu un certain bien-être, il est nécessaire de comprendre, avec une conscience renouvelée, la signification du travail qui donne la dignité et dont notre Saint est le patron exemplaire.
Le travail devient participation à luvre même du salut, occasion pour hâter lavènement du Royaume, développer les potentialités et qualités personnelles en les mettant au service de la société et de la communion. Le travail devient occasion de réalisation, non seulement pour soi-même mais surtout pour ce noyau originel de la société quest la famille. Une famille où manque le travail est davantage exposée aux difficultés, aux tensions, aux fractures et même à la tentation désespérée et désespérante de la dissolution. Comment pourrions-nous parler de la dignité humaine sans vouloir garantir, à tous et à chacun, la possibilité dune digne subsistance ?
La personne qui travaille, quel que soit sa tâche, collabore avec Dieu lui-même et devient un peu créatrice du monde qui nous entoure. La crise de notre époque, qui est une crise économique, sociale, culturelle et spirituelle, peut représenter pour tous un appel à redécouvrir la valeur, limportance et la nécessité du travail pour donner naissance à une nouvelle normalité dont personne nest exclu. Le travail de saint Joseph nous rappelle que Dieu lui-même fait homme na pas dédaigné de travailler. La perte du travail qui frappe de nombreux frères et surs, et qui est en augmentation ces derniers temps à cause de la pandémie de la Covid-19, doit être un rappel à revoir nos priorités. Implorons saint Joseph travailleur pour que nous puissions trouver des chemins qui nous engagent à dire : aucun jeune, aucune personne, aucune famille sans travail !
7. Père dans lombre
Lécrivain polonais Jan Dobraczy?ski, dans son livre Lombre du Père,[24] a raconté la vie de saint Joseph sous forme de roman. Avec limage suggestive de lombre il définit la figure de Joseph qui est pour Jésus lombre sur la terre du Père Céleste. Il le garde, le protège, ne se détache jamais de lui pour suivre ses pas. Pensons à ce que Moïse rappelle à Israël : « Tu las vu aussi au désert : Yahvé ton Dieu te soutenait comme un homme soutient son fils » (Dt 1, 31). Cest ainsi que Joseph a exercé la paternité pendant toute sa vie.[25]
On ne naît pas père, on le devient. Et on ne le devient pas seulement parce quon met au monde un enfant, mais parce quon prend soin de lui de manière responsable. Toutes les fois que quelquun assume la responsabilité de la vie dun autre, dans un certain sens, il exerce une paternité à son égard.
Dans la société de notre temps, les enfants semblent souvent être orphelins de père. Même lÉglise daujourdhui a besoin de pères. Lavertissement de saint Paul aux Corinthiens est toujours actuel : « Auriez-vous des milliers de pédagogues dans le Christ, vous navez pas plusieurs pères » (1 Co 4, 15). Chaque prêtre ou évêque devrait pouvoir dire comme lapôtre : « Cest moi qui, par lÉvangile, vous ai engendrés dans le Christ Jésus » (ibid.). Et aux Galates il dit : « Mes petits-enfants, vous que jenfante à nouveau dans la douleur jusquà ce que le Christ soit formé en vous » (4, 19).
Etre père signifie introduire lenfant à lexpérience de la vie, à la réalité. Ne pas le retenir, ne pas lemprisonner, ne pas le posséder, mais le rendre capable de choix, de liberté, de départs. Cest peut-être pourquoi, à côté du nom de père, la tradition a qualifié Joseph de très chaste. Ce nest pas une indication simplem