Qui est mon prochain ? Une méditation en trois temps

14 février 2026

Ce texte est proposé par Pierre-Chanel Haouwanou, du chapitre notre Dame de Vincennes, pour accompagner et soutenir la méditation des pèlerins Saint Joseph au cours de la marche des pèlerins de. L’auteur conseille de laisser des temps d’introspection à chaque pèlerin à la fin de chacune des trois étapes qui le compose. Le texte peut aussi être lu et commenté ensemble en petits groupes en marche, mais cette lecture devrait être entrecoupée idéalement de moments de recueillement.

1. Mon prochain, ce proche avec lequel j’apporte Dieu au monde

La notion de prochain, sans exégèse évangélique, désigne d’abord pour chacun de nous, cette personne issue de notre cercle immédiat. Un membre de notre famille, un ami proche, un collègue : le prochain s’entend d’abord comme quelqu’un avec qui on est lié. Dès lors, notre méditation sur ce sujet pourrait commencer simplement par ce cercle de proximité immédiat. La question « qui est mon prochain ? » peut alors se reformuler en « comment sont humanisées mes rapports à mes proches ? ». Mieux, en tant que chrétien, combien mon commerce quotidien avec mes proches est-il exposé à la lumière de l’évangile ?

L’Ecriture est truffée d’exemples que nous pouvons mettre en perspective avec notre propre vie. Attardons-nous sur quelques-uns. On connaît bien le célèbre épisode de la Genèse, entre Caïen et Abel. Mais on peut aussi se pencher sur les cousins Jean le baptiste et Jésus, les frères apôtres André et Simon, et pourquoi pas la Vierge Marie et son fiancé Joseph ?

a- Qu’as-tu fait de ton frère ? (Genèse 4 : 9-11)

 Le début du chapitre 4 du livre de la Genèse nous expose comment a agi Caën, par jalousie après que Dieu ait davantage approuvé l’offrande de son frère que le sien. Et quand Dieu lui demanda des comptes, il s’empressa de répondre : « Suis-je moi, le gardien de mon frère ? ». Le poète décrira en partant de là, l’œil de la conscience qui ne quittera jamais Caën, et par ricochet nous humains1. Chacun de nous fait peut-être chaque jour l’expérience de cet œil. Mais heureusement, l’Ecriture nous propose de bien meilleurs modèles que le fils aîné d’Adam.  Pèlerins de saint Joseph, prenons-nous saint-Joseph pour modèle, de père de famille, de frère, d’ami ou de fiancé que nous n’aurons pas en rougir. Imaginons en effet Dieu demandant des comptes à Joseph au sujet de sa fiancée :

  • Alors qu’as-tu fait de Marie ?
  • Nous étions fiancés et je découvre qu’elle attend un enfant qui n’est pas de moi. Je n’ai pas fait de scandale. Contrairement à Caën, je sais que je suis le gardien de ma fiancée. Si je la dénonçais, elle aurait été lapidée pour adultère conformément à la loi. Je devais le lui éviter. Alors Seigneur, avant même que ton ange m’explica que cet enfant était de toi, je me préparais pour la répudier certes, mais en secret.

Poussons un peu plus loin notre imagination : Et si Joseph avait dénoncé Marie publiquement ? Et si malgré l’intervention de l’ange du Seigneur, en bon calculateur comme chacun de nous, Joseph ne prenait pas Marie sous son toit ?

Heureusement, Joseph fût bon et humain avec Marie, comme l’affirmait le pape Léon 14 à l’Angelus du 21 décembre 2025 :  ‘’Nous le voyons lorsque, avant même que l’Ange ne lui révèle le mystère qui s’accomplit en Marie, face à une situation difficile à comprendre et à accepter, (Joseph) ne choisit pas, à l’égard de sa future épouse, la voie du scandale et de la condamnation publique, mais celle, discrète et bienveillante, de la répudiation secrète (cf. Mt 1, 19). Il montre ainsi qu’il saisit le sens le plus profond de sa propre observance religieuse : celui de la miséricorde. La pureté et la noblesse de ses sentiments deviennent cependant encore plus évidentes lorsque le Seigneur, dans un songe, lui révèle son plan de salut, lui indiquant le rôle inattendu qu’il devra y assumer : devenir l’époux de la Vierge, Mère du Messie. Ici, en effet, Joseph, dans un grand acte de foi, abandonne le dernier bastion de ses certitudes et s’engage vers un avenir qui est désormais totalement entre les mains de Dieu.

Saint Augustin décrit ainsi son consentement : « Par la piété et la charité de Joseph naît un fils de la Vierge Marie, qui est en même temps le Fils de Dieu » (Sermon 51, 20.30).2

Pitié et charité, miséricorde et abandon sont des valeurs que nous pouvons donc convoquer dans nos rapports familiaux et amicaux à l’image de saint Joseph. Et toi cher ami pèlerin de Saint Joseph, que répondrais-tu, si Dieu te demandait des comptes au sujet de ce fils ou cette fille qui déraille, de ton épouse dont tu ne comprends plus les agissements ? Sais-tu que tu es aussi le gardien de ton frère et de cet ami même malveillant ? Que répondrais-tu ?

b- Il faut qu’il grandisse, et que moi, je diminue. (Jean 3 : 29)

Jésus et Jean le baptiste étaient cousins. Une partie de l’évangile nous dévoile la réaction du baptiste quand ses disciples à lui l’alertent, en quelque sorte, du fait que Jésus lui vole la vedette : « Il faut qu’il grandisse, et que moi, je diminue » (Jean 3 : 29).  Par cette formule, Jean le baptiste nous invite à l’humilité et à l’effacement. Aimer quelqu’un, dit-on, c’est vouloir son bien. Si j’aime mon frère, semble nous dire Saint Jean-Baptiste, je voudrais son bien, y compris à mon détriment.

Un autre épisode très proche, dans l’évangile selon saint Jean, pourrait nous interpeler. En effet, le même Jean-Baptiste, alors qu’il se trouvait avec deux de ses disciples, montra Jésus en disant : « Voici l’Agneau de Dieu ». L’un de ces deux disciples de Jean le baptiste était André, le frère de Simon.

Nous connaissons tous l’apôtre Pierre, qui s’appelait Simon et dont Jésus fit le premier des douze, la pierre sur laquelle est bâtie l’Eglise. Mais Simon-Pierre en serait-il arrivé là si son propre frère André ne l’avait amené vers Jésus ? En effet, ‘’André, le frère de Simon-Pierre, était l’un des deux disciples qui avaient entendu la parole de Jean et qui avaient suivi Jésus. Il trouve d’abord Simon, son propre frère, et lui dit : « Nous avons trouvé le Messie » – ce qui veut dire : Christ. André amena son frère à Jésus. Jésus posa son regard sur lui et dit : « Tu es Simon, fils de Jean ; tu t’appelleras Kèphas » – ce qui veut dire : Pierre.’’ (Jean 1, 35-42). André a conduit son frère au messie. Mais Pierre est devenu le premier de tous les apôtres. Alors, nous, acceptons-nous que nos proches nous passent devant, s’ils sont meilleurs ? Les y aidons-nous ? En tant qu’homme, mon frère, mon épouse, ma fille, mon fils, ma copine ou ma fiancée par exemple, c’est mon prochain que je dois soutenir avec joie, afin qu’il ou elle aille plus loin que moi. Où en suis-je ?

Alors que nous marchons en pensant à Saint Joseph, mettons ces deux exemples en perspective avec nos vies de familles et nos relations avec nos proches. Aimer son prochain, c’est d’abord aimer ses proches de tous les jours, à l’exemple de Joseph pour Marie, de Jean Baptiste pour Jésus ou encore d’André pour Simon. En étant bon avec sa fiancée, Joseph lui a permis de mettre Dieu au monde. De même en s’effaçant, Jean le baptiste a permis à la ‘’lumière des nations’’3 d’être révélée pour tous et jusqu’à nous, et André en lui amenant son frère Simon, a apporté à Jésus la pierre sur laquelle il a bâti son Eglise.  Et toi, qu’as-tu fait de ta sœur, de ton frère ? Avant d’aller plus loin dans cette méditation, prenons conscience que ce n’est pas toujours simple d’aimer nos proches. A lumière de l’Esprit Saint, faisons une pause et demandons cette grâce.  Prenons le temps pendant cette marche de penser à nos rapports avec nos proches, notamment ceux avec lesquels c’est difficile : amis, collègues, copine, fiancée frères, sœurs, fils, filles, épouse… Prions Saint Joseph de nous obtenir la grâce de faire mieux.

2. Ordo amoris ou “duc in altum” : de mon cercle de confort aux périphéries du mondes.

Mes prochains à portée de main, ce sont mes proches. Soit. Mais sont-ils davantage mes prochains que les autres ? Est-ce légitime et catholique que je préfère mes proches à ceux que je connais moins ?  

a- Ordo amoris : la charité bien ordonnée commence-t-elle toujours par soi-même ?  

Le vieil adage « charité bien ordonnée commence par soi-même » du latin prima caritas incipit a se ipso, nous semble a priori évident. Précisions qu’il ne s’agit pas forcément de la charité chrétienne. Cet adage est pourtant souvent relié à la notion de ‘’l’ordre de la charité’’ ou ordo amoris attribuée à Saint Augustin. Ce dernier expliquait la notion de ordo amoris en écrivant que :

‘’ … tous les hommes doivent être aimés de la même manière. Mais comme vous ne pouvez pas faire du bien à tous, vous devez accorder une attention particulière à ceux qui, par les accidents du temps, du lieu ou des circonstances, sont amenés à être plus proches de vous.’’4

Cette notion a aussi été revisitée par de nombreux savants au cours des siècles, dont Saint Thomas d’Aquin, Montaigne, Descartes ou encore plus récemment Karl Rahner. Pour Saint Thomas par exemple, ‘’ l’ordre de l’amour consiste à aimer les choses dans la mesure où elles doivent être aimées’’5. Ainsi, selon Saint Thomas, il faut d’abord aimer Dieu par-dessus tout, aimer ensuite les autres et soi même puis enfin faire un usage correct des biens matériels.

La collusion de l’ordo amoris avec l’adage qui dit que la charité bien ordonnée commence par soi-même vient de plusieurs interprétations parfois discutables. L’ordo amoris signifierait d’après ces interprétations, qu’il faut s’aimer soi même avant tout, aimer ensuite ses proches avant de penser aux personnes plus éloignées de nous. Dans cette veine, on se rappelle par exemple qu’en janvier 2025, le Vice-Président des Etats-Unis d’Amérique s’est opposé au pape François en se basant sur une interprétation un peu restrictive de cette notion d’ordo amoris. Il justifiait en effet les excès des nouvelles politiques répressives anti-migrants américaines et défendait les idées de priorité nationale. Pour lui, l’ordo amoris signifie que tout en Amérique doit d’abord aller aux américains, et puisqu’il n’y en a pas assez pour eux, il faudrait donc chasser les étrangers. Le cardinal Robert Prevost qui n’était pas encore devenu le pape Léon XIV, s’était alors fait remarquer aux Etats-Unis. Il avait republié sur X (anciennement Twitter) une publication sur le sujet qui disait :

‘’ J.D. Vance is wrong : Jesus doesn’t ask us to rank our love for others’’ (littéralement, J. D. Vance n’a pas raison : Jesus ne nous a pas demandé d’ordonnancer ou faire un classement de notre amour pour les autres).

Le pape François quant à lui avait profiter d’une lettre aux évêque américains pour nous raffermir et il retourne ipso facto au sujet de notre méditation :

’’ L’amour chrétien n’est pas une expansion concentrique d’intérêts qui s’étendent peu à peu à d’autres personnes et d’autres groupes. (…) Le véritable ordo amoris qui doit être promu est celui que nous découvrons en méditant constamment sur la parabole du ‘Bon Samaritain’ (Lc 10, 25-37), c’est-à-dire en méditant sur l’amour qui construit une fraternité ouverte à tous, sans exception ‘’6

A rebours de cet amour centré sur soi et sur ses proches, le Christ nous invite donc à avancer au large (Luc 5, 4). En effet quand le Christ disait à ses apôtres : ‘’Duc in altum’’, c’était déjà la vocation missionnaire de l’Eglise qu’il instituait. C’est aussi une invitation à s’ouvrir aux personnes les plus éloignées, aux périphéries de la société. Mon prochain, n’est-ce pas alors cette personne si différente et si éloignée de mes valeurs, voire qui est dure avec moi, mais avec laquelle l’évangile m’invite à être tolérant ? J’en ai peut-être dans ma vie. Que vais-je faire ?

b- L’hospitalité mère de la postérité

L’hospitalité est une manifestation de cet élan vers les inconnus et ceux qui sont différents de nous. C’est Dieu lui-même qui l’ordonnait aux fils d’Israël, dans un propos loin des interprétations hasardeuses de l’ordo amoris :

 « Si un étranger vient séjourner avec vous dans votre pays, vous ne le maltraiterez pas. Vous traiterez l’étranger en séjour parmi vous comme un Israélite, comme l’un de vous ; vous l’aimerez comme vous-mêmes, car vous avez été étrangers en Egypte. Je suis l’Eternel, votre Dieu« . (Lévitique 19 : 33-34,)

Plusieurs exemples d’hospitalité nous sont ainsi proposés dans l’Ecriture, dans différents contextes et produisant des fruits tout aussi variés. L’épisode d’Abraham avec les trois inconnus nous rappelle l’importance d’accueillir des inconnus. En effet, alors qu’il n’espérait plus de descendance directe avec son épouse Sarah, l’accueil que fit Abraham à trois personnages inconnus lui valut une si nombreuse postérité (Genèse 18 :1–8). Les apôtres Paul (Hébreux 13 : 2) et Pierre (1 Pierre 4 : 9)nous le rappellent avec insistance. Le livre des Proverbes nous invite à considérer les pauvres comme nos prochains de prédilection. En effet, en réponse anticipée à la question ‘’ qui est mon prochain’’, les écritures semblaient déjà répondre :

‘’ Celui qui a pitié du pauvre prête à l’Éternel, Qui lui rendra selon son œuvre.’’ (Proverbes 19 : 17)

L’épisode entre le prophète Elie et la veuve de Sarepta est une autre assurance sur les fruits de l’hospitalité. En effet, la veuve nourrit et abreuva l’homme de Dieu en prenant sur son dénuement. Mais alors, comme lui promit le prophète, ‘’ Le pot de farine ne se vida pas et la jarre d’huile non plus’’ (1Rois 17, 8 – 16). C’est un peu à nous tous qu’est adressée cette parole du prophète : nous ne manquerons jamais de rien si nous offrons le peu que nous avons à l’homme de Dieu, au pauvre ou l’étranger. En poursuivant la lecture de ce passage, on se rend bien compte que la veuve reçut davantage encore en grâce. Une question vient instantanément : « peut-on encore accueillir un inconnu chez soi par ces temps qui courent ? ». La question est légitime, mais la solution c’est de prendre nos distances avec la méfiance gratuite et de recourir sincèrement à l’Esprit Saint pour nous éclairer dans chaque cas qui se présente à nous.

Ces exemples pris parmi de nombreux autres dans l’Ecriture nous montrent qu’aller plus loin, c’est donc le secret d’une vie réussie en voyant le Seigneur à travers l’humain que nous croisons. Jésus lui-même nous invite à avancer au large, vers l’inconnu, aux périphéries de la société, du monde. En allant plus loin que notre aire de confort que représentent notre famille et nos amis, nous avons la certitude qu’il pourvoira à nos besoins, comme ce fût le cas pour les apôtres. En disant « Avance au large », le Christ semble nous répéter le commandement « tu aimeras ton prochain !», avec la précision que ton prochain, le véritable, c’est celui qui est en dehors de ton cercle de confiance. A ce dernier, vos rapports font que tu lui dois déjà quelque chose. Et c’est justement en avançant au large qu’on retrouve son chemin. La vocation du chrétien est missionnaire par essence. Chacun de nous découvre sa véritable vocation en ouvrant les bras à l’inconnu. C’est forcément plus difficile, mais c’est le gage, comme pour les apôtres, d’une pêche fructueuse dans cette mer que l’écriture utilise pour symboliser notre monde.

En conclusion de cette deuxième étape, rappelons-nousla légende de Saint Dimitri (d’Albert Camus) :

 » Saint-Dimitri avait rendez-vous dans la steppe avec Dieu lui-même, et il se hâtait lorsqu’il rencontra un paysan dont la voiture était embourbée. Alors Saint-Dimitri l’aida. La boue était épaisse, la fondrière profonde. Il fallut batailler pendant une heure. Et quand ce fut fini, Saint Dimitri courut au rendez-vous. Mais Dieu n’était plus là.« 7

Marquons alors une pause dans notre et mettons tout ceci en perspective avec nos vies

  • Quelles sont les pensées que j’entretiens à l’endroit des plus pauvres, des mendiants, des étrangers ?
  • Suis-je capable de rendre service à des personnes avec lesquelles je n’ai aucun rapport, juste pour l’amour de Dieu ?
  • Quelle résolution puis-je prendre en ce jour pour faire mieux : visiter des personnes isolées, accorder un peu de mon temps à des SDF ou des inconnus, arrêter de juger des personnes en marge de la société, faire un don à des nécessiteux en toute discrétion … ?

Nous pouvons noter sur un bout de papier ou sur un téléphone ce que nous retenons afin de l’offrir à Jésus à la messe. Que saint Joseph nous obtienne la grâce de reconnaître la présence de Dieu dans le faible, le malheureux et l’inconnu.

3. Ma charité à la rencontre de l’inconnu, point d’inflexion sur mon chemin de vie

a- Les disciples d’Emmaüs : Dieu se manifeste en réponse à notre charité

 L’épisode des disciples d’Emmaüs dans l’évangile nous interpelle sur un aspect tout simple. Il nous apprend que la compréhension intellectuelle de notre foi, de l’histoire du salut, ne suffit pas. Il y a en plus une importante dimension spirituelle forte, portée notamment par les sacrements, c’est-à-dire les signe de la présence de Dieu.  En effet, ils ont cheminé avec cet ‘’inconnu’’ qui leur parlait et les enseignait. Leur cœur était tout brulant, mais l’enseignement de Jésus lui-même n’a pas suffi pour les sortir de leur désespoir. Que fallait-il en plus ? Qu’ils posent un acte de charité envers l’inconnu afin que Dieu se manifeste. Oui, ils ont invité cette personne qu’ils venaient de rencontrer à passer la nuit chez eux, et ils l’ont invité à leur table. Et alors, à la rupture du pain, leurs yeux se sont ouverts, et ils ont vu le Christ. De même, si nous prenons l’inconnu comme notre prochain, une lumière peut naître soudain dans notre cœur. Alors, comme ces disciples d’Emmaüs, notre vie bascule, notre désespoir s’envole et nous reprenons une nouvelle vie.

En fait, ne nous y trompons pas. L’accueil de cet inconnu a été un point d’inflexion dans leur vie. Avant cet épisode, ils étaient désespérés. Ils ont rencontré Jésus, cet homme merveilleux, et en sont devenus des disciples. Ils pensaient qu’il serait le libérateur d’Israël, donc le messie. Mais les évènements de ces derniers jours semblaient leur avoir donné tort. Ils ont pris acte de la mort de Jésus, et ont certainement décidé de retourner dans leur village continuer leur vie d’avant. Mais en posant cet acte de charité, tout est redevenu beau, et leur vie a pris un nouveau cours. Cher ami pèlerin de saint Joseph, combien de fois es-tu passé à côté d’un simple acte de charité qui aurait pu te sortir de cette tiédeur ? Dieu agit quand il veut et comme il veut, mais il a souvent besoin de nous.

 b- L’eucharistie, une manifestation du Seigneur qui peut changer nos chemins de vie

Devant le pain rompu, ces disciples ont reconnu dans cet inconnu bénéficiaire de leur charité, le Christ ressuscité. Leurs plans ont instantanément changé et ils sont repartis d’Emmaüs vers leurs frères. Est-ce que parfois à l’eucharistie nos actes de charité manqués réveillent aussi nos remords ? Est-ce qu’un cœur à cœur avec Jésus peut nous faire retrouver le chemin à prendre ? Notre attention et notre sollicitude envers nos prochains ont-ils quelque chose à y voir ?

Notre foi ne se limite pas à une compréhension ou une adhésion intellectuelle. La dimension spirituelle est importante et l’épiphanie du Seigneur nécessite souvent notre participation. Le pape Jean-Paul 2 reliait l’épisode des disciples d’Emmaüs à l’eucharistie dans son encyclique Mane Nobiscum Domine8

En fait, l’eucharistie est le lieu du renouvellement du sacrifice de Jésus, symbole par excellence de l’amour de Dieu pour les hommes, auquel il faut répondre en retour. Mais on peut aussi y voir le signe de l’amour d’un homme, Jésus, pour ses proches amis et pour le plus lointains. Dans cet épisode, l’évangile nous révèle le lien mystique entre l’eucharistie et l’amour du prochain. L’amour de Dieu agissant, c’est Jésus, un homme juste qui accepte d’être condamné à la place de Barabas son prochain, le pécheur ainsi libéré, qui nous représente. C’est cela qui se renouvelle à chaque fois dans l’eucharistie. Et nous alors, comment pouvons-nous prendre part à l’eucharistie si nous ne saisissons jamais l’occasion d’un acte de charité envers nos prochains ? L’eucharistie révèle l’amour agissant de Jésus pour nous : où est donc notre amour agissant pour notre prochain ? Là se trouve un sens profond et une réponse à la question ‘’Qui est mon prochain ?’’. Les deux sont indissociables en effet : ‘’ Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme, et de toute ta pensée… et tu aimeras ton prochain comme toi-même’’ (Mathieu 22, 37-39).

C’est un peu l’histoire de plusieurs d’entre-nous. Nous avons rencontré Dieu et en bons croyants, nous pensons qu’il est la solution de nos problèmes. Mais parfois, dans certaines situations concrètes, Dieu parait impuissant, comme le Christ paraissait impuissant sur la croix9. Dans ces circonstances, notre foi faiblit souvent et nous abandonnons. Alors, tout croyants que nous sommes, il nous faut un réveil, une conversion. La charité, notamment envers l’inconnu, peut détenir la clé en ces moments-là. Chaque fois que le jour baisse, l’inconnu que nous protégeons de la nuit peut devenir la lumière sur notre chemin. L’annonce de l’évangile comportera toujours une dimension spirituelle qui se manifeste dès lors que l’amour est en action, parce que l’amour, c’est Dieu lui-même. Aujourd’hui heureusement, nous savons où trouver Jésus-Eucharistie : quand le jour baisse dans ma vie, est-ce que je retourne systématiquement vers Lui ? Le passage des disciples d’Emmaüs nous rappelle simplement que, pour retrouver le vrai chemin de nos vies, nous devons faire attention à ne pas rater l’occasion qui se présente de faire du bien à quelqu’un.

En conclusion de cette troisième étape de notre méditation, prenons le temps, dans l’église idéalement, de repenser à notre vie.

  • Pensons à toutes les fois où nous avons raté l’occasion de la manifestation du Seigneur parce que notre foi ne s’est pas traduite en amour agissant envers notre prochain.
  •  Sachant que tout recommence en Jésus, qu’avons-nous envie de lui dire, de lui demander ?
  • Le Saint Sacrement sera bientôt devant nous, pensons au lien entre cet amour immense de Dieu pour nous et l’amour que nous voulons avoir pour notre prochain. Lui-même saura nous montrer qui est ce prochain.

  1. Victor Hugo, La Conscience, La Légende des siècles, Hetzel, 1859, 1 (p. 15-18) ↩︎
  2. Pape Léon XIV, Angelus du 4ème dimanche de l’avent, Place Saint Pierre de Rome, le 21 décembre 2025 https://www.vatican.va/content/leo-xiv/fr/angelus/2025/documents/20251221-angelus.html ↩︎
  3. Voir le Cantique de Syméon Luc 2, 29-32 ↩︎
  4. Saint Augustin, De la Doctrine Chrétienne, I : 29 ↩︎
  5. Saint Thomas d’Aquin, Civitate Dei, XV, 22. ↩︎
  6. FRANÇOIS, Lettre aux évêques des États-Unis d’Amérique, 10 février 2025 ↩︎
  7. Albert Camus, La légende de St-Dmitri, Les Justes, 1950 ↩︎
  8. Mane Nobiscum Domine, Lettre apostolique du souverain pontife JEAN-PAUL II à l’épiscopat, au clergé et aux fidèles pour l’année de l’eucharistie OCTOBRE 2004 – OCTOBRE 2005. ↩︎
  9. Formule du pape Jean Paul 2 dans son discours en Espagnol aux jeunes à Santiago de Chilie en 1987 https://www.youtube.com/watch?v=59J1PWb_DZY ↩︎