
Saint Joseph dans les commentaires évangéliques du père Lagrange
Fr. Manuel Rivero O.P.
Est-il raisonnable de commenter abondamment la vie de saint Joseph alors que les évangiles nen citent aucune parole ? Pourtant ce grand silencieux continue dinspirer des millions de chrétiens qui trouvent en lui un modèle de foi et daction.
La méthodologie
Ce que le Concile Vatican II déclare au sujet de la dévotion mariale peut sappliquer aussi à saint Joseph : « La vraie dévotion procède de la vraie foi ». Et la foi trouve son origine de la Révélation divine dans la Bible. Aussi le chrétien se tourne-t-il vers les évangiles à lheure de se prononcer sur la figure du père adoptif de Jésus. À ce propos je me souviens du témoignage dune personne qui sétait attachée à la Vierge Marie après avoir lu des commentaires exégétiques rédigés par des biblistes protestants. Le mot ferveur évoque « le feu » de lEsprit Saint et « les curs brûlants » des disciples dEmmaüs illuminés par les explications catéchétiques de Jésus ressuscité à partir de la Loi, des Psaumes et des Prophètes qui avaient annoncé en figures le Messie (cf. Lc 24, 13s).
Le père Marie-Joseph Lagrange O.P. (+1938), fondateur de lÉcole biblique de Jérusalem a commenté les passages des évangiles qui concernent saint Joseph, notamment celui de sa paternité légale sur Jésus, en effectuant lui-même la traduction du grec .
Si le texte biblique devient un prétexte pour des élucubrations ou des projections personnelles, la dévotion perd ses racines et sa sève. Le père Lagrange étudie le texte dans son contexte en accord avec la méthode historico-critique qui le caractérise. Les passages évangéliques sur saint Joseph sont commentés à la lumière de lAncien Testament, avec létude des langues et des civilisations de la Bible et des cultures environnantes. Par ailleurs, le fondateur de lÉcole biblique de Jérusalem enrichit son approche de la vie et de la spiritualité de saint Joseph en reprenant les écrits des Pères de lÉglise, latins et grecs, sans oublier limportance des traductions. En effet, une traduction représente une interprétation du texte original pour le retranscrire dans une autre langue. Le père Lagrange qui connaît non seulement le latin, le grec et lhébreu mais aussi laraméen, larabe et dautres langues anciennes, a vérifié les versions des passages évangéliques dans dautres langues.
La foi de Joseph
Cest en étudiant de manière critique, cest-à-dire scientifique, les textes évangéliques sur saint Joseph que le père Lagrange propose la véritable dévotion envers lépoux de Marie et le père adoptif de Jésus. Lexégèse conduit à la juste compréhension du mystère de saint Joseph en évitant des excès : « Nous concluons quon a exagéré de deux façons en prétendant pénétrer par lexégèse dans les sentiments de Joseph. Il na pas manqué de Pères (Justin, Ambroise, Augustin, Chrysostome) ayant déduit du texte quil avait soupçonné Marie dadultère. ( ). Dautre part des écrivains anciens et de nombreux modernes ont interprété le v.18 comme si Joseph avait été instruit de lopération du Saint- Esprit. Or si Joseph avait eu la fâcheuse opinion, le texte ne dirait pas quétant juste il na pas voulu révéler la situation de Marie, car la justice lui en faisait plutôt un devoir sil croyait Marie coupable. Et sil avait été au courant, lange ne le fixerait pas en lui apprenant que lenfant est conçu du Saint-Esprit. Ces deux excès viennent de ce quon a voulu tirer du texte autre chose que ce quil dit, et on ne peut savoir cela même quen tenant compte du but de lauteur et de lesprit dans lequel il a écrit . » Le père Lagrange nignora pas lhumanité de Joseph : « Or le jour vint où Joseph saperçut que son accordée était enceinte. Quun premier mouvement de surprise et dindignation se soit élevé dans son cur, ceût été bien naturel, mais il ne sy arrêta pas .» Dans son expérience de la vie familiale, le père Lagrange relève aussi que ce sont les femmes qui perçoivent les signes de la grossesse chez les proches : « il se trouva, il fut constaté ; le texte ne dit pas que ce fut par Joseph, ( ), dautant que Marie nhabitait pas chez lui, et que la grossesse dut être remarquée dabord par les parents de Marie, par sa mère avant tous. Les femmes ne sont-elles pas les premières à saisir les symptômes chez dautres femmes ? Mais Joseph devait être averti et il le fut. On sétonne quil ne lait pas été par Marie. Dans lintention de Mt. Cest parce quil devait être éclairé par un ange. Et puisque Dieu avait pris linitiative, Marie devait lui laisser le soin de tout conduire . » LÉvangile parle « desprit saint » sans article : « LEsprit Saint nest donc pas personnifié ; cest plutôt une expression pour marquer laction divine qui donne la vie et qui féconde. Aussi bien la théologie attribue à Dieu et non à lune des personnes divines les actions ad extra . » Joseph, homme juste Mais à la suite de saint Jérôme (+420), exégète et traducteur de la Bible, il interprète les textes en accord avec la chasteté de Marie crue par Joseph, homme juste, dans son silence contemplatif du mystère de Dieu en son épouse.
Cest au nom de la justice que Joseph ne dénonce pas son épouse comme adultère : « Joseph était juste comme les Israélites soucieux de rendre à Dieu et au prochain ce qui leur était dû. » ; « il serait absurde de dire que cest par justice quil ne la pas dénoncée à moins que précisément il ne leût pas crue coupable ! », écrit le père Lagrange. Dans la Bible, « juste » ne veut pas dire « débonnaire » ou « arrangeant » mais ajusté à la volonté de Dieu manifestée dans la Loi de Moïse : « Matthieu. na pas écrit « étant juste et cependant ne voulant pas » comme il eût dû le faire pour exprimer lopposition, mais « étant juste, et par conséquent ne voulant pas », comme a compris Ephrem (Moes,22) ».
Cest lAnge apparu en songe à Joseph qui lui révèle le miracle de la conception virginale de Jésus en Marie par laction de Dieu. Dans lÉvangile selon saint Luc, lange Gabriel demande le consentement de Marie qui sexclamera : « Je suis la servante du Seigneur ; quil madvienne selon ta parole ! » (Lc 1,38). En revanche, dans lÉvangile selon saint Matthieu, Joseph joue un rôle de témoin. Il na pas à donner son accord mais il adhère à la mission que Dieu lui donne en tant que témoin de la maternité divine de Marie et de père adoptif de Jésus.
La mission de Joseph
Les deux évangélistes, Matthieu et Luc, ont agi en auteurs. Ils apportent deux théologies différentes et complémentaires. Saint Matthieu écrit du point de vue de Joseph, descendant du roi David, qui permet à Jésus dêtre appelé « Messie » et « Fils de David » ; tandis que saint Luc écrit du point de vue de Marie. Pour saint Matthieu, cest Joseph qui donne le prénom de « Jésus » à lenfant alors que dans lÉvangile selon saint Luc, cest Marie qui nomme son enfant « Jésus ». Et le père Lagrange de commenter : « Dans lAncien Testament, cest tantôt le père, tantôt la mère, et il est naturel quils se soient entendus ».
Éclairé par lAnge, Joseph devient le témoin de la conception miraculeuse de Jésus. Saint Matthieu a présenté Joseph, homme juste qui vit de la foi en Dieu, comme le grand contemplatif et le gardien du secret de la maternité divine de son épouse. Conscient de la grandeur surnaturelle de lévénement, Joseph était prêt à se retirer : «Son attitude est déjà celle des disciples qui auront toujours besoin dêtre rassurés en présence du surnaturel. Nous avons donc parfaitement le droit destimer avec Ephrem, Jérôme et tant de pieux auteurs, que Joseph na pas cessé de croire à linnocence de sa très pure fiancée » ; « Joseph ne manifeste ni colère, ni reproches. La conclusion qui semblait simposer était combattue dans son esprit par ce quil avait compris de la pureté et de la fidélité de Marie. Au lieu de lui attribuer seulement un grossier bon sens, incapable de mettre les réalités spirituelles en balance avec celles de lordre matériel, un chrétien ne peut aborder le sanctuaire de ces âmes très pures sans le respect quexigent les principes mêmes de la foi, et la situation qui leur a été faite dans le mystère de lIncarnation. Il faut accepter et appliquer dans toute son étendue le principe de Chrysostome : Joseph sélève au-dessus de la loi ancienne, « car la grâce étant déjà présente, il devait apparaître des signes dune conduite très élevée. De même que le soleil, encore quil ne montre pas ses rayons, éclaire déjà davance les régions de sa lumière, ainsi le Christ éclairait le monde dès le sein de sa mère », écrit le père Lagrange .
Saint Joseph est loin dêtre un personnage triste et falot que certains ont cru percevoir en raison de son humilité et de son silence. Homme de foi et de prière, Joseph a été lui aussi « comblée de grâce » comme son épouse Marie. Dieu a répandu dans son cur la grâce de la foi et de lamour fidèle qui rend heureux et rayonnant comme Fra Angelico la montré dans sa fresque de ladoration des Mages au couvent saint Marc de Florence. Saint Joseph nest pas un homme ténébreux mais un serviteur lumineux du mystère de Dieu. Il a reçu la lumière du Verbe fait chair à travers son épouse, Marie. Son fils Jésus lui a obéit. Son épouse Marie la mis en valeur devant Jésus le citant en premier comme le montrent ses paroles lors du recouvrement de leur enfant au Temple de Jérusalem : « Mon enfant, pourquoi nous as-tu fait cela ? Vois ! ton père et moi, nous te cherchons, angoissés. » (Lc 2, 48).
Grandeur de la vocation de Joseph
En parlant de son Père céleste, Jésus namoindrissait point la dignité de son père adoptif ; tout au contraire, il la magnifiait comme étant une participation originale de grande valeur à la paternité divine. En aimant son épouse Marie, devenue « épouse du Saint-Esprit » , Joseph ne perdait pas son statut dépoux mais il jouissait dune union exceptionnelle en beauté et en solidité avec Dieu et avec son épouse. Cest Jésus, venu unir Dieu et lhumanité en sa personne, qui a accompli cette communion bienheureuse de Marie et de Joseph par lEsprit Saint ainsi que leur participation à lamour de son Père.
Dévotion à saint Joseph
Le père Marie-Joseph Lagrange avait reçu le prénom dAlbert à son baptême, lors de son entrée dans lOrdre des prêcheurs au couvent royal de Saint-Maximin (Var) le 6 octobre 1879, le bienheureux père Cormier, prieur provincial, lui a donné un nouveau prénom religieux « Marie-Joseph ». Le père Lagrange a toujours manifesté une grande ferveur envers ses nouveaux patrons dans la vie religieuse comme le montre son Journal spirituel où il confie à saint Joseph « lesprit de prière continuelle » et lesprit religieux par laccomplissement parfait des trois vux » .
Appelé « le nouveau saint Jérôme » pour sa science biblique et « le mystique de la Bible » pour sa vision surnaturelle, le père Lagrange réconcilie dans son enseignement la foi et la science, la Révélation et la raison.
Fr. M. R. (O.P.)
Saint-Denis (La Réunion), le 26 janvier 2022.